FIDMarseille Journal 11.07.2011

Propos recueillis par Céline Guénot en présence de la réalisatrice Laure Cottin Stefanelli, écran parallèle : “Souffrance et cruauté”.


En regardant No blood in my body, difficile de savoir s’il s’agit ou pas d’une fiction. Comment est né ce projet ? Quelle y est la part de fiction ? Qui sont Claudia et Thomas ?

Thomas est un ami, j’ai commencé par le filmer tout seul, dans une démarche très documentaire. Un jour, Thomas m’a dit : « Claudia est là, elle habite chez moi ». Lorsque j’arrivais chez eux, je venais toujours avec une idée, de costume, de lieu, de lumière. Je les filmais dans leur vie – quel que soit l’état dans lequel ils étaient – mais en même temps, nous faisions un film ensemble, je proposais des choses, et à partir de cela, des évènements imprévus se produisaient, et c’était bien sûr le plus intéressant, tout d’un coup « ça révélait » qui étaient Thomas et Claudia. Après avoir filmé pendant une année, j’ai réalisé que j’avais manqué plusieurs choses et que l’histoire que je voulais raconter avait des trous que je devais combler. Thomas et Claudia s’écrivaient beaucoup lorsqu’ils ne pouvaient pas se parler. Thomas m’a laissé lire des lettres et des morceaux de ses journaux intimes, à partir de cela et de ce que j’avais déjà filmé, j’ai écris des scènes complémentaires pour finir de raconter leur histoire.

Vous avez tourné seule, en DV. Que vous a apporté ce dispositif de tournage très léger ?

La liberté, la souplesse, la rapidité. Il est très important pour moi de pouvoir réagir au quart de tour à une situation qui se produit ici et maintenant et qui ne se rejouera pas dans dix minutes. La petite caméra que j’ai utilisée est devenue un outil intime, en aucun cas elle devait être un obstacle à ce que nous filmions. Par ailleurs, il n’était pas question d’avoir une équipe à mes côtés, il y a quelque chose d’important et de fragile qui se joue dans notre trio.

Le film est ponctué de scènes de shoot : comment avez-vous décidé ce qu’il fallait montrer, et ne pas montrer ?

La scène d’ouverture a été très difficile à monter. Dès le départ, je voulais qu’on soit coûte que coûte avec Thomas et Claudia, que l’on partage vraiment la peur de Claudia d’être piquée par Thomas, qui n’est visiblement pas en état de le faire. Je ne me suis pas interdit de mon- trer certains gestes, c’est d’ailleurs pour cela que ces scènes sont très importantes, elles installent très fortement la nature de leurs rapports. Comme dans une cérémonie, chacun est à sa place, Thomas est à la table des opérations, il agit, il prend en charge Claudia qui attend et se laisse faire malgré la peur. Dans ces scènes, où ils sont physiquement proches – ce qui n’est pas le cas du reste du film –il y a aussi de l’attention et de l’affection de la part de Thomas, c’est au-delà du shoot, ce qu’il était important de montrer.

Dans certaines séquences, les personnages semblent confier à la caméra les reproches qu’ils se font l’un à l’autre. Comme à un journal intime ?

Oui, c’est très juste, c’est ainsi que j’ai envisagé le film, comme une confidence, c’est ma place dans le film. Lorsque j’arrivais chez eux, Thomas et Claudia me parlaient beaucoup de ce qui se passait entre eux. Moi, j’étais la confidente et le film est le résultat de cette position. J’aime beaucoup cette idée de journal intime, No blood in my body est ce que j’appelle : « un film de chambre ». Cette forme – celle du journal intime – me semblait être une belle manière de recueillir leur fragilité et leur parole, c’était aussi pour moi le moyen de partager ce qu’ils vivaient, sans être un intrus, tout en étant à ma place, derrière la caméra.

Une phrase de Thomas, lâchée dans un murmure, bouscule soudain le spectateur : « Bon, c’est quoi la prochaine scène ? ». Quel effet cherchez-vous alors à produire ?

À ce moment-là du film, Claudia est inconsciente et, en quelque sorte, déjà partie. Thomas crée une rupture et fait avancer la narration, il synthétise en une phrase le principe de montage de tout le film : les ellipses, les passages du jour à la nuit, les ruptures entre veille et sommeil. J’aime qu’on ne soit pas sur un terrain de confiance avec les personnages, même si on est au plus proche d’eux, il y a un territoire où on ne peut pas les suivre. J’aime que le spectateur soit troublé à ce moment-là et se pose des questions sur la nature de l’histoire qu’il est en train de regarder. Thomas nous prend de court, comme Claudia prend Thomas de court en quittant la France du jour au lendemain. Même si je filme au plus proche des gens, au plus proche d’un visage, il y a un territoire où je ne peux jamais aller. Il ne me reste que la surface des choses, et c’est, je crois, le défi de ceux qui font des films : aller au-delà de la surface, essayer de donner à voir l’intérieur d’une tête. Au fond, il n’y a que cela qui m’intéresse.