.TIFF MAGAZINE, FOMU musée de la photographie, Anvers.

Antony Hudek

Il émane des images de Laure Cottin Stefanelli un plaisir étrange, qui naît de l’interruption des systèmes, de la suspension de la discipline. Les sujets dont elle fait le portrait sont souvent pris dans les contraintes d’une rigueur qu’ils se sont imposée – que ce soit à travers le mariage, le sport de haut niveau, la dépendance à la drogue, le jeu de rôle érotique – et sa caméra ou son appareil photographique semblent les encourager dans leurs rituels soigneusement préparés. Les chorégraphies qui en résultent ne sont pas déconstruites ou « démasquées », non, l’artiste réussit à ancrer les individus à mi-chemin entre désir et gestuelle ritualisée, les immortalisant dans ce qui semble être un moment d’épanouissement affectif. Laure Cottin Stefanelli tait ce qui se passe hors-champ, là où conventions et règles régissent les comportements des protagonistes (même si la bande-son de ses films donne souvent des indices précis quant à la vie des sujets). Ce qui reste à l’image, détaché de son contexte, dresse un portrait solitaire mais confiant, qu’on n’ose dire beau.

Dans la sélection de Laure Cottin Stefanelli issue de la série Centauresse, même les natures mortes de fleurs revêtent une calme détermination, malgré leur pose maladroite. La figure de la centauresse est une référence à ces héroïnes de la mythologie, imparfaites et souvent punies par des mutations morphologiques radicales pour s’être écartées de leur destinée. Mais sur les clichés de Laure Cottin Stefanelli, la métamorphose est gardée à distance tandis que les protagonistes semblent épanouies dans leurs poses ambiguës à la mise en scène sophistiquée. Les héros de ses films se font également complices de la mise en scène de l’artiste. Dans Double You Double You, réalisé en 2019, Jennifer, la culturiste, reproduit lentement la gestuelle de sa discipline sportive, permettant à son corps sculptural de devenir un objet de désir aussi bien pour elle, que pour le spectateur. Dans Timothy (2015), le protagoniste du film est un nageur professionnel qui reprend son souffle au bord du bassin. Son regard impassible planté dans celui de la caméra, il semble être dans un état d’hébétude émotionnel, mais petit à petit, il prend conscience de son importance à l’image et en retire un certain plaisir. Comme dans les récits mythologiques, les sujets de Laure Cottin Stefanelli semblent pris dans des intrigues dont eux – autant que nous – ne saisissent pas la portée. Pourtant, ils sont là, inébranlables : même s’ils n’ont rien demandé, ils ne vont pas renoncer à occuper, ne serait-ce que brièvement, cette position tant convoitée du sujet désirant et désiré.



Antony Hudek est directeur du programme post-master Curatorial Studies à KASK-School of Arts Gent. Il est aussi commissaire indépendant et éditeur. Il a été conservateur au M HKA (Anvers) et Tate (Liverpool), directeur d’Objectif Exhibitions (Anvers), et directeur adjoint de Raven Row à Londres. Il a enseigné l’histoire de l’art et des expositions aux universités Liverpool John Moores, University College London et Antwerp University. Il est le co-directeur fondateur de Occasional Papers, éditeur à but non-lucratif de livres sur l’art et le design.

Traduction de l’anglais par Marie-Julie Arnould-Labbé